11 septembre 2006

Sombres scénarios d’avenir

Combiner besoins en énergie, croissance économique et démographique, et réussir à en tirer des conclusions utilisables est un travail de spécialistes, entamé voici longtemps déjà par le Club de Rome, au début des années 1970, puis repris par le géologue étasunien Richard Duncan au milieu des années 1990.



The Limits to Growth

En 1972, le Club de Rome, commandait aux professeurs Donella et Dennis Meadows du fameux MIT (Massachusetts Institute of Technology) une étude sur les limites de la croissance. Ce document, The Limits to Growth, introuvable en version électronique, a fait grand bruit à l’époque: publié à des millions d’exemplaires, traduit en 28 langues, il est ensuite peu à peu tombé dans l’oubli. Il fait toutefois depuis peu l’objet de nouveaux et nombreux commentaires, à mesure que ses évaluations inquiétantes semblent trouver certaines confirmations dans les faits. Avant de disparaître prématurément, Donella Meadows, assistée de la même équipe, en avait fait une mise à jour .

L’étude de 1972 se base une modélisation mathématique intégrant 8 facteurs:
- la population
- le produit industriel brut par tête (exprimé en $)
- la ration alimentaire par personne (en kilos de grain)
- le niveau des services par personne (exprimé en $)
- la pollution
- les réserves de ressources non renouvelables
- le taux de natalité
- le taux de mortalité

Malgré les faibles moyens de calcul informatique de l’époque, et avec l’assistance de nombreux spécialistes dans tous les domaines concernés, l’équipe Meadows parvint à créer un modèle mathématique qui permet de relier entre elles toutes ces données, et de voir comment elles agissent en «boucles de rétroaction» les unes sur les autres. Par exemple: si la pollution augmente, les rendements agricoles diminuent, et la population également. Si la population baisse, les réserves de ressources non renouvelables s’épuisent moins vite et la pollution recommence à baisser, etc.

Meadows fait une série de constatations en prenant comme hypothèse que les tendances de 1970 sont maintenues. Elle prévoit ainsi que les quotas alimentaires connaîtront une forte baisse entre 2005 et 2010 et que la pollution diminuera fortement en 2030. La population, elle, augmente jusqu’en 2050 puis s’effondre… Les scientifiques s’évertuent ensuite à modifier une à une les données pour voir ce que la prévision devient. Ils imaginent ainsi successivement que les réserves d’énergie sont plus importantes que celles connues en 1970, que la population est stabilisée grâce à des politiques de contrôle des naissances, que les sources de pollution sont fortement réduites, etc.

De nombreux scénarios sont ainsi élaborés, avec un résultat aussi inattendu qu’inquiétant. Tous aboutissent à la même conclusion: une diminution brutale de la population accompagnée d’une dégradation significative des conditions de vie, le tout avant 2100. Seule la date et les enchaînements de cause changent, selon le scénario envisagé. Mais le résultat final est identique…



Olduvaï: une théorie encore plus pessimiste

La «théorie d’Olduvaï» est une hypothèse présentée en 1996 par le géologue Richard Duncan, et nommée ainsi en référence à la région de Tanzanie où ont été découverts les plus anciens fossiles préhominiens. C’est tout en travaillant pour une compagnie pétrolière que Duncan a développé cette théorie, articulée autour de l’importance de l’énergie pour la civilisation. Il propose de prendre pour indice la quantité d’énergie produite par habitant et de le suivre au cours de l’histoire. Il constate ainsi que cet indice est passé de 3,32 barils équivalent pétrole par habitant en 1930 à 11,15 bep/h en 1979 , pour décroître ensuite lentement.

Bien entendu, cette baisse n’est pas due à une diminution de la production (qui ne cesse de croître comme on l’a vu précédemment), ni à un usage plus raisonné de l’énergie, mais simplement au fait que la population du globe s’est accrue exponentiellement… Le quotient du chiffre de l’énergie produite par celui de la population est donc de plus en plus petit.

Mesurée sur toute la durée de l’aventure humaine, la période de 1930 à nos jours représente une croissance très élevée de la valeur de son indice. Mais Duncan va plus loin: il prédit que cette valeur va descendre dans un avenir très proche, pour retomber à un niveau proche de celui de 1930. Pour lui, la civilisation industrielle est un accident de l’Histoire d’une durée d’environ 100 ans, et même un accident terminal. En effet, selon lui, contrairement aux autres civilisations, qui sont apparues et se sont effondrées pour être remplacées par de nouvelles, la civilisation industrielle sera la dernière parce qu’elle aura épuisé toutes les ressources (pétrole, charbon, minéraux) essentielles pour le développement d’une nouvelle civilisation de haut niveau technologique.

Force est de constater que le mouvement de déclin de la consommation par tête annoncé par Duncan se confirme dans les faits. Quant à savoir si l’interprétation et surtout la prévision qu’il en tire est exacte, cela ne pourra être vérifié que… quand il sera trop tard.

Ce scénario catastrophe se résume comme suit. La production mondiale d’énergie par habitant devrait décroître à un rythme annuel d’environ 0,70% entre 2000 et 2011 (il s’agit bien de l’énergie par habitant et non de l’énergie totale produite, qui elle ne cesse de croître en chiffres absolus). Vers 2012, des pannes d’électricité d’abord récurrentes puis permanentes se produiront un peu partout dans le monde. La production d’énergie par habitant accélérera sa chute à un rythme de 5,44% par an entre 2012 et 2030. Autour de cette date, elle sera retombée à 3,32 bep/h par an, soit son niveau de 1930.


Note 1: (1930) le début de la Civilisation Industrielle
Note 2: (1979) pic absolu de tous les temps de la production d’énergie par tête
Note 3: (1999) la fin du pétrole bon marché
Note 4: (2000) éruptions de violences au Moyen-Orient
Note 5: (2006) pic absolu de la production de pétrole
Note 6: (2008) «basculement OPEP»: plus de 50% du pétrole provient de pays membres de l’OPEP
Note 7: (2012) Des pannes électriques se produisent partout dans le monde
Note 8: (2030) la production mondiale d’énergie chute au niveau de 1930


Dans un délai plus rapproché, Duncan identifie également un point crucial, situé en 2007 : c’est l’année où la quantité de pétrole produite par les pays de l’OPEP sera supérieure à celle produite par les producteurs non-OPEP (voir graphique ci-dessous). Cette organisation étant essentiellement composée de pays du Moyen-Orient, dominée par les «Big Five» à 94% (Iran, Irak, Koweït, Arabie Saoudite, et Emirats Arabes Unis), la situation sera telle que 4% de la population détiendra 46% des réserves pétrolières du monde. Sachant que l’essentiel des réserves de pétrole sera alors situé dans es pays musulmans, on imagine que la seconde guerre de Golfe pourrait devenir seulement la «deuxième»…
P.B.

Libellés : ,

25 août 2006

Croissance et décroissance

La croissance dont un quelconque ministre a parlé ce matin à la radio signifie croissance du produit intérieur brut, à savoir de la somme des valeurs ajoutées d’un pays ou de la somme des salaires déclarés. Le ministre comme le syndicaliste croit qu’en augmentant la croissance d’au moins 2%, on va créer de l’emploi. En fait, c’est l’inverse, si l’emploi augmente, on constatera une augmentation logique de la somme des salaires.

Le ministre croît aussi que la croissance est forcément bonne pour le pays. En fait, le PIB ne comptabilise que la valeur ajoutée et non la valeur soustraite par l’obsolescence, les catastrophes, les accidents… Supposons par exemple, qu’un ouragan cause d’énormes dégâts aux voiries, habitations, véhicules… A cet instant, le PIB n’en sera pas affecté ce qui est un non sens vis-à-vis des conséquences dramatiques que le pays tout entier traverserait. La reconstruction et la remise en ordre de ce drame augmenterait sensiblement le PIB ce qui constituerait une deuxième erreur d’appréciation puisqu’après, nous en serions revenu au point de départ.

Comme le dit Jean-Marc Jancovici dans son ouvrage Le plein s’il vous plaît, la comptabilité nationale est comparable à celle d’une épicerie qui se soucierait seulement du tiroir caisse et non des stocks et de leur variation contrairement à la comptabilité de n’importe quelle PME.

Pris au pied de la lettre, la croissance du PIB nous encourage à surconsommer pour produire davantage de «richesses». La croissance de la consommation engendrerait une croissance du PIB salutaire. Ce dogme semble particulièrement bien adopté aux USA tant dans la croissance horizontale de l’embonpoint de la population que de l’espace mémoire nécessaire pour qu’un ordinateur affiche «coucou» à l’écran.

Faut-il pour autant en déduire par opposition que le salut est dans la décroissance ? de quoi ? du PIB ? de la consommation ?

Nicholas Georgescu-Roegen, le pape de la décroissance, écrit que la consommation des matières premières conduit à leur épuisement. Dans son ouvrage sur la décroissance, il expose les limites du recyclage en affirmant que l’or de votre alliance se dissémine irrémédiablement dans la nature selon le deuxième principe de la thermodynamique et que les particules de pneus abandonnées le long des routes ne pourront jamais être recyclées. Les stocks de toute matière sont ainsi condamnés à se raréfier inéluctablement quelque soit le rythme de consommation.

Je ne partage pas cet avis.

Les particules de pneu abandonnées sur la route finiront par s’oxyder en H2O et CO2 lesquels rentreront dans leurs cycles respectifs, mus par l’énergie solaire, pour redonner de la biomasse laquelle peut-être transformée en pétrole pour redonner un beau pneu tout neuf.

De même, sur un terme très long, les minéraux soumis à des réactions physico-chimiques complexes peuvent être amenés à se concentrer dans des gisements hors desquels, grâce à l’énergie, on pourra les concentrer pour les réutiliser indéfiniment.

Seules les réactions nucléaires détruisent à jamais les éléments de la matière. Une fois le stock d’uranium épuisé ou raréfié, il n’y aura plus de débat sur la sortie du nucléaire.

L’énergie peut toujours réordonner le désordre d’un système. C’est ce que les physiciens appellent parfois le troisième principe de la thermodynamique : les structures dissipatives. En fournissant de l’énergie à un système on peut créer des structures alors que la tendance naturelle les conduit au chaos. Ce principe a pu mettre en place des structures dissipatives aussi évoluées que la vie et nous-mêmes. Sans un flux quotidien d’énergie chimique, notre corps se meurt. Il retourne en poussière. De même, la plante requiert du rayonnement solaire pour croître en associant le carbone du CO2, l’eau, l’azote, un peu de phosphate et de potassium.

Globalement, donc, l’Univers tendrait vers le chaos mais localement, notre minuscule petite planète perdue au milieu d’un vide hostile reçoit chaque année plus de 6.000 fois la quantité d’énergie que l’humanité consomme actuellement. La biomasse n’en capte même pas un pour mille.

Capturée, domptée, cette énergie inouïe ou même une fraction tenue de celle-ci pourrait largement permettre la croissance de notre confort et de notre bien être matériel en satisfaisant nos besoins de base: se nourrir, boire, se déplacer, se loger, se chauffer, se soigner mais aussi s’instruire, se distraire… En fait, quasi tous les actes humains réclament de l’énergie et transforment de la matière, même dormir ou penser.

La croissance ou la décroissance de la consommation des stocks sont de faux problèmes qui ne conduisent l’humanité nulle part. Ce sont les flux d’énergie du soleil combinés aux cycles naturels ou artificiels qui nous permettrons de vivre, probablement mieux et pendant des millions d’années.

Laurent Minguet


Cet article a également été publié et discuté sur AgoraVox. Pour y réagir, rendez-vous ici.

Libellés : ,