02 avril 2008

Quelle biomasse pour la Belgique?

C’est aux gouvernements qu’il appartient de prendre les décisions nécessaires pour que la production, le transport, le stockage et la distribution de bois énergie puisse naître au niveau mondial, dans un environnement actuellement hostile, afin de réduire la pression sur les prix de l’énergie et d’entrer enfin dans l’ère du renouvelable.

La Belgique est un petit pays surpeuplé de l’OCDE de 3 millions d’hectares (Mha) dont 1,7 Mha agricoles et 0,5 Mha de forêts. La Belgique consomme en moyenne par an 650 millions de Méga Watt heure (MWh) – importés à 97 % dont 75% d’énergie fossile – soit environ 220 MWh d’énergie primaire annuelle à l’hectare, dix fois plus que la Chine ou les USA.

Sachant qu’un ha produit au mieux 60 MWh d’énergie primaire, sous forme de bois-énergie, toute la surface de la Belgique ne suffirait pas à couvrir nos seuls besoins énergétiques.

Fondamentaux biologiques

Chez nous, le bois énergie ou biocombustible (taillis de saule à rotation de 5 à 10 ans, maïs, paille…) permet une production de 12 tonnes de matière sèche/ha soit environ 50 à 60 MWh.

Un ha de bonne terre produit environ 10 tonnes de sucre de betterave ou 8 tonnes de froment soit entre 30 et 40 MWh dont il faut déduire une bonne moitié consommée par les intrants nécessaires à l’agriculture (engrais, pesticides, mazout agricole, tracteurs…) et par la distillation dans une centrale comme Biowanze. La filière des agrocarburants qui consiste à produire du bioéthanol au départ de betteraves ou de froment ne permet guère de produire plus de 15 MWh net /ha.

En consacrant un maximum de 400.000 ha aux agrocarburants, soit 25% des terres agricoles, la Belgique produirait seulement un demi-million de tonnes d’équivalent pétrole (TEP) par an, soit 5% de notre consommation pétrolière de transport (10 Mt) ou 2% de nos importations pétrolières (24 Mt).

Si toute l’Europe était plantée de cultures destinées à la production d’agrocarburants, elle pourrait subvenir à 20% de ses besoins de transport. Les 1.600 Mha agricoles mondiaux pourraient fournir 2 milliards de tonnes annuelles d’équivalent pétrole soit ce que consomment les transports sur une planète condamnée à mourir de faim…

La directive européenne agrocarburant s’est «plantée trop vite». L’UE aurait dû lui préférer une directive biocombustibles. Si les véhicules ne roulent pas au bois, ce dernier permet l’économie du mazout de chauffage, ce qui revient au même au point de vue de la balance des importations.

En zone tropicale, les rendements en biocombustibles (eucalyptus, leucena, acacia…) sont d’environ 75 à 100 MWh /ha par an. Quant aux agrocarburants, on atteint 2 tonnes à l’hectare, soit 25 MWh par an avec l’huile de palme ou de jatropha. Du simple au triple ou au quadruple.

Fondamentaux économiques

La production de fourrage est celle qui demande le moins d’investissement et de travail. On peut espérer récolter 10 t à 100 €/t par hectare « cultivé », soit un produit de 1000 € pour des frais entre 200 € et 300 €. Le bénéfice moyen est ainsi de 750 €/ha.

Mais l’agriculteur préfèrera planter du maïs de fourrage. Il obtiendra 45 t de matière humide à 45€/t soit 2.000 € de revenu brut. Déduction faite des frais, le bénéfice sera de 1.000 à 1.200 €/ha.

La production de froment permet d’obtenir 8 à 10 tonnes à 200 € aujourd’hui - le prix était inférieur à 100 € en 2003 – soit jusqu’à 2000 € de revenu pour 600 € à 700 € de frais. Le bénéfice est d’environ 1.100 €/ha.

Aujourd’hui, c’est la vache, laitière ou viandeuse, qui est en tête. Une bonne génétique donne 10 m³ de lait par an et se nourrit sur un hectare. Le produit est vendu à 350 €/m³ soit 3.500 € de revenu brut avec des frais d’environ 50%. Le bénéfice moyen est de plus de 1.600 €/ha.

Planter des arbres n’est guère rémunérateur. Au mieux, une production de 60 MWh valorisée à 15 € /MWh génère seulement 900 €/ha de revenus. C’est assez injuste quand on sait qu’un MWh de bois permet d’économiser un MWh de mazout qui coûte 50 €. Le bois est beaucoup trop bon marché.

Commerce équitable

Sous les tropiques, il existe de vastes zones en voie de désertification qu’il faudrait reboiser. On pourrait y installer des centaines de millions d’hectares de culture de bois énergie en prenant soin de renforcer la durabilité des sols et la biodiversité nécessaire aux plantations pérennes.

On procèderait alors à des échanges. Les sols africains, par exemple, ne donnent guère plus d’une tonne de céréales par hectare (riz, en produisant au passage 10 t eqCO2 de méthane, gaz à effet de serre 21 fois plus «réchauffant» que le CO2). Il conviendrait de définir un terme d’échange équitable, par exemple 1 tonne de blé contre 3 tonnes de bois.

Abstraction faite du transport, le producteur d’un hectare de froment (9 t/ha) recevrait 27 t de bois et le paysan africain de bois énergie (15 t/ha), 5 t de céréales. Cette multiplication des pains n’est que l’application du bon vieux principe des avantages comparatifs de Ricardo. Chacun doit faire ce qu’il fait de mieux pour optimiser la production globale.

Les sceptiques objecteront que le coût du transport est rédhibitoire. C’est faux. D’abord, le transport d’énergie est une réalité. Le transport intercontinental d’une tonne de pétrole autoconsomme au moins 5% de son énergie. Pour le gaz, il faut compter entre 10% et 20%. Le transport du bois énergie devrait consommer 10% environ…de bois car rien n’empêcherait que les bateaux fassent tourner leurs turbines à la biomasse. Quant au transport routier, un trajet aller retour de 100 km coûte 10 kWh de pétrole par MWh transporté, soit 1%.

Pour conclure…

La nature produit spontanément 600 milliards de MWh annuels de biomasse. C’est plus de quatre fois la quantité mondiale d’énergie primaire consommée actuellement. A n’en point douter, le bois énergie sera un vecteur énergétique et une source d’énergie renouvelable majeure au XXIe siècle. Mais sa mise en œuvre demandera un développement d’infrastructures comparables à celles qui ont été réalisées pour le charbon, le pétrole, le gaz et l’uranium. Les techniques de conditionnement du bois-énergie doivent également progresser.

Peut-être ne doit-on pas trop compter sur les fournisseurs d’énergie traditionnels. C’est aux gouvernements qu’appartiendront les prises de décisions nécessaires pour que la production, le transport, le stockage et la distribution de bois énergie puisse naître au niveau mondial dans un environnement hostile afin de réduire la pression sur les prix de l’énergie et d’entrer enfin dans l’ère de l’énergie renouvelable.

Laurent Minguet

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10 février 2008

Les réseaux de chaleur refont surface

Un article récent, paru dans le quotidien économique belge L'Echo sous la plume de Gérard Guillaume, fait le point sur les projets de réseaux de chaleur en Belgique. Comme on le voit, notre plan belge de cogénération à la biomasse présenté à l'automne 2006 fait son chemin dans les esprits!

Comme toute réponse alternative aux productions inconsidérées d'énergie, les réseaux de chaleur et la cogénération ont leur «facilitateur», chargé par la Région wallonne de prêcher la bonne parole et de «faciliter», dans les collectivités comme auprès des particuliers, les bonnes décisions qui s'imposent. En l'occurrence, ils s'appellent Ismaël Daoud et Stéphanie Marchandise et travaillent parallèlement au sein de deux ASBL incontournables sur l'utilisation rationnelle de l'énergie en Région wallonne: Cogensud et l'Icedd (Institut de conseil et d'études en développement durable). Ils boivent évidemment du petit lait à tout nouveau lancement d'installations de cogénération. Citant les extraits du plan belge de cogénération esquissé par Laurent Minguet en octobre 2006, Ismaël Daoud interroge: «vision géniale ou utopie?»
A l'appui de sa réponse qui fait peu de place au doute, il cite les réalisations existantes: Saint Ghislain (Idea), Châtelet (Régie des chauffages urbains), Droixhe (Electrabel), Charleroi (Socageth), Sart Tilman (ULg), Anton (Spaque)… Il aligne aussi les projets en cours: cogénération par biométhanisation pour le Bep de Namur (Assesse), Seronvalle (Paifve), Biogaz Haut Geer, cogénération au bois à Chimay, à la piscine de l'Orient (Tournai), cogénération biomasse à Wanze (Biowanze), à l'huile (Barvaux), au bois (Amay) ou au gaz (Mettet).
Plus explicite encore: pour une zone résidentielle de 239 logements à construire à Forest, il a chiffré et comparé les coûts d'un réseau potentiel de 1.360 m alimenté en cogénération au gaz de 99 kWé (kilowatt électrique) et 160 kWth (kilowatt thermique) et deux chaudières de 500 kWth. Le total de l'investissement
collectif se chiffre à 624.000 euros, à comparer au coût de 239 unités de chauffe, soit 1.175.500 euros: un différentiel de 40%, sans même envisager l'appoint de certificats verts.
Cela suppose bien sûr qu'une série d'opportunités soient rencontrées: proximité (2 km) de gros consommateurs, zone d'habitat ou industrielle envisagée, présence d'un producteur de chaleur (unité de cogénération industrielle à proximité d'un village), bâtiments distants gérés par une même entité, bonne combinaison des besoins thermiques (coexistence de bureaux et logements par exemple).
L'idée en tout cas fait son chemin: l'Union européenne finance Cogen challenge dans le cadre du programme Energie intelligente pour l'Europe, avec le concours de neuf organisations. Autant le savoir, pour prendre le train en marche!
Gérard Guillaume


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01 juillet 2007

Un plan «bois contre nourriture» entre l’Europe et l’Afrique

Le défi climatique – et donc énergétique – que le monde affronte aujourd’hui offre une gigantesque opportunité de développement économique et humain aux régions subtropicales, véritable gisement renouvelable d’énergie et de matériau trop souvent géré de manière anarchique. Or la production naturelle de bois des forêts subtropicales et équatoriales dans le monde correspond chaque année à la moitié de l’énergie primaire mondiale.

Un nouveau rapport de NowFuture.org, téléchargeable ci-dessous en PDF, entend démontrer qu’une sylviculture durable labelisée FSC, sans recours aux OGM, sans intrants, engrais ni pesticides, permettrait à la fois de lutter contre la désertification, de produire du charbon de bois et de l’électricité durable pour les autochtones, et d’exporter du bois-énergie en Europe selon les termes d’un nouveau commerce équitable Nord-Sud bénéficiant largement aux deux parties.

La Casamance, au Sénégal, pourrait constituer une excellente zone pilote. Vu la facture pétrolière actuelle du Sénégal, de nouvelles centrales électriques au bois permettant de subvenir aux besoins présents du Sénégal seraient rentabilisées en 6 ou 7 ans à peine.

Un commerce équitable Nord-Sud pourrait également se développer si le prix d’achat de bois sec subtropical s’établissait entre 20 € et 30 € la tonne, soit un prix rendu (transport par bateau inclus) de 45 € à 60 €. Un tel prix resterait très compétitif sur un marché européen, où la tonne de biomasse se négocie aujourd’hui entre 70 € et 90 €. A ce prix, les exploitants pourraient compter sur des revenus annuels bruts d’environ 400 € à 500 € par ha (contre actuellement 100 €/ha pour la culture de riz), et probablement davantage dans le futur.

Pour équilibrer la balance commerciale, l’Europe et l’Afrique auraient tout intérêt à pratiquer ce commerce dans le cadre d’un plan «bois contre nourriture». En échangeant par exemple 1 tonne de blé européen contre 2 tonnes de bois africain, abstraction faite du transport, les Africains obtiendraient 10 tonnes de céréales et les Européens 20 tonnes de bois à l’hectare exploité localement. Soit de 3 à 10 fois plus que les rendements actuels pour chacune des deux parties.

Le potentiel de marché pour les pays africains concernés s’élève à 1,6 gigatonnes équivalent pétrole (Gtep), soit 100 à 150 milliards d’euros par an – sans compter les économies réalisées sur les importations de pétrole. Un montant deux à trois fois supérieur à toutes les exportations actuelles de tous les pays concernés du Golfe de Guinée et d’Afrique centrale. Les emplois et la richesse générés par ces activités permettraient de lutter efficacement contre la misère et les tensions des zones pauvres, à condition que l’Europe participe au développement des infrastructures de transports et de production d’énergie.

Table des matières

1. Introduction
2. Biomasse en zone subtropicale
3. Culture de bois-énergie en Afrique
4. Intérêt de la sylviculture contre la désertification
5. Utilisation de bois pour la production d’électricité
6. Utilisation de bois pour la production de charbon de bois
7. Utilisation de bois pour l’exportation vers l’Europe
8. Comparaison des potentiels européens et subtropicaux
9. Bénéfices mutuels
10. Potentiel du marché du bois-énergie en Afrique
Bibliographie


Téléchargez le rapport «Production de bois-énergie en zone subtropicale» en PDF.


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